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comment mettre des points de suspension?

pour ceux qui n'ont pas eu la chance de lire ce texte,
j'aimerais vous partager l'avis d'Umberto Eco sur la question.
à lire!



Il existe un critère scientifique infaillible permettant de distinguer
l'écrivain professionnel de l'écrivain du Dimanche (qui risque parfois de
devenir célèbre): l'usage des points de suspension en milieu de phrase.
Les écrivains emploient les points de suspension en fin de phrase pour
indiquer que le discours pourrait continuer.("A ce sujet, il y aurait encore
beaucoup à dire, mais.."), et au milieu ou entre plusieurs phrases pour
signaler qu'un texte a été tronqué (Je fais souvent ce rêve étrange et
pénétrant D'une femme inconnue [...] ni toute à fait la même, Ni toute à fait
une autre[...]")
Les non-écrivains utilisent les points de suspension pour se faire pardonner
une figure de rhétorique qu'ils jugent hasardeuse: "Il était furieux comme
...un taureau".
L'écrivain est quelqu'un qui a décidé de mener le langage au-delà des
limites, et c'est pourquoi il assume la responsabilité d'une métaphore
hardie: "Jamais nature ne contempla tel prodige: mouiller par le soleil et
sécher par les fleuves". Nous sommes tous d'accord que dans ce distique,
Artale, en bon poète baroque, a exagéré, mais au moins, il n'a pas essayé
d'atténuer son propos. En revanche, le non-écrivain aurait écrit:
"mouiller... par le soleil et sécher... par les fleuves", comme pour dire, "
naturellement, je plaisante."

L'écrivain écrit pour ses pairs, le non-écrivain écrit pour sa concierge ou
son chef de service, et il craint (souvent à tort) que ceux-ci ne comprennent
pas sa hardiesse. Il emploie les points de suspension comme un
laissez-passer: il veut faire la révolution, mais avec l'autorisation de la
maréchaussée.
La modeste série de variations suivantes raconte ce qui serait arrivé à la
littérature si les écrivains avaient été timides, nous montrant combien les
points de suspension sont néfastes
"Et...rose, elle n'a vécu ce que vivent les roses, L'espace... d'un matin."
"L'homme n'est qu'un ... roseau pensant."
"Rodrigue, as-tu...du coeur?."
"Et c'est...Vénus tout entière à sa proie... attachée."
"Hâtez-vous... lentement, et, sans perdre courage, Vingt fois sur le
métier....remettez votre ouvrage."
"Ton souvenir en moi luit...comme un ostensoir!"
"Ce toit tranquille, où marchent des ...colombes."
Et ainsi de suite, jusqu'à "Longtemps je me suis couché....de bonne heure" et
"Mon verre s'est brisé comme un éclat de ...rire".
Cela dit, l'insertion des points de suspension, exprimant la crainte de la
hardiesse du style figuré, peut aussi être employée pour faire subodorer
qu'une expression en apparence littérale est une figure de rhétorique.
Prenons un exemple: Le Manifeste des Communistes de 1848 commence, on le sait
par " Un spectre hante l' Europe", et c'est là, vous l'admettrez, un bel et
grand incipit. Passe encore si Marx et Engels avaient écrit "Un... spectre
hante l'Europe". Ils auraient simplement mis en doute le fait que le
communisme était une chose si terrible et si insaisissable , la révolution
russe aurait peut-être été anticipée de cinquante ans, pourquoi pas avec le
consentement du tsar, et même Ozanam y aurait participé.
Mais s'ils avaient écrit "Un spectre ...hante l' Europe"?
Alors, il hante ou il hante pas? Il reste planté là? Et où là? Ou bien est-ce
que les spectres, de par leur nature même, apparaissent et disparaissent d'un
coup, en un éclair, sans perdre leur temps à hanter? Et ce n'est pas fini.
S'ils avaient écrit "Un spectre hante... l'Europe"? Auraient-ils voulu dire
qu'ils exagéraient, que le spectre hantait tout juste la ville de Trèves et
que les autres pouvaient dormir tranquilles? Ou bien, auraient-ils fait
allusion au fait que le communisme obsédait déjà les Amériques et, pourquoi
pas, l'Australie?
"être ou... ne pas être, telle est la question", "Etre ou ne pas...être ,
telle est la question" Vous imaginez combien la critique shakespearienne
aurait dû se crever la cervelle sur les intentions cachées du Barde.

"L'Italie est une république fondée... sur le travail (eh bien!)."
"L' Italie est -disons- une...république fondée sur le travail."
"L'Italie est une république....fondée(????) sur le travail."
"L'....Italie (si elle existait) serait une république fondée sur le travail
."

L'Italie est une république fondée sur les points de suspensions.
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